Interview : Isabelle Duquesnoy, auteure de L'embaumeur

Publié le par AU DETOUR D'UN LIVRE-LITTERATURE

Photo ©Isabelle Duquesnoy

Photo ©Isabelle Duquesnoy

Après "Les confessions de Constance Mozart", les "Mûres ne comptent pas pour des prunes" celui-ci écrit en collaboration avec Françoise Laborde, Isabelle Duquesnoy nous revient avec un nouveau roman : L'Embaumeur ou l'odieuse confession de Victor Renard
Pour nous le faire découvrir et pour La faire découvrir à ceux et celles qui ne la connaisse pas encore, elle a gentiment accepté de répondre à nos questions.
Suivez le guide, c'est par là...

RENTREE LITTERAIRE 2017

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   Isabelle Duquesnoy, pour ceux et celles qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous nous parler de vous en quelques mots ?

   Je suis née de parents artistes contrariés, qui ont exercé des fonctions sérieuses malgré leur tempérament brindezingue. Je dévorais les BD dont un personnage, précepteur, s'exprimait à l'imparfait du subjonctif ; je levais les yeux au ciel lorsque mon père me bassinait avec son grec et son latin, et je faisais mes devoirs dans un hôpital psychiatrique, dont ma mère était chef de service. Le reste du temps, on se disputait à table pour savoir qui de Mozart ou de Beethoven, était un génie.
   A présent, je vis à la campagne, entourée des miens et de nos animaux. Notre maison est ouverte aux amis et je peux travailler dans n'importe quelle condition : le silence ne m'est pas indispensable lorsque j'écris. Les bruits d'une vie active autour de moi ne me déconcentrent pas.

   Vous avez mis 10 ans pour écrire "L'Embaumeur". Qu'est-ce qui vous a donné envie de concevoir cette histoire ?

   J'ai mis dix ans, oui, avec quelques interruptions pour écrire quatre romans historiques pour Gallimard-Jeunesse.
   La conception de "L'Embaumeur" est née de ma sidération d'apprendre que de nombreuses peintures des 18ème et 19ème siècles ont été réalisées avec des pigments bruns, obtenus par le broyage des coeurs momifiés de nos rois de France. Cette découverte a été pour moi une source de curiosité et d'indignation. J'ai alors fouiné partout, afin de savoir quels artistes, après 1793, avaient acheté ces coeurs, et s'étaient permis de les réduire en poudre pour les tartiner sur leurs toiles. Le personnage de Victor Renard, fil conducteur de ce roman, me permet de promener le lecteur dans le quotidien inégal et crasseux des roturiers de l'après-Révolution.

   Vos personnages possèdent tous un caractère bien défini et une personnalité qui leur est propre, parfaitement décrits dans votre ouvrage. Celui de la mère est mon préféré. Elle est à la fois méchante, acariâtre, mais on sent bien qu'elle aime son fils à sa façon sauf qu'elle ne sait pas trop comment le lui montrer sinon en le bousculant sans cesse (du moins est-ce ma lecture).
   De votre côté, y-a-t-il un personnage de votre livre dont vous vous sentez la plus proche ou que vous avez eu plus de plaisir à dépeindre ?

   J'ai adoré créer Pâqueline, la mère, et Toussaint, qui apparaît tardivement. L'étude de mes personnages fait l'objet, à elle seule, d'un véritable livre entier et préliminaire, que je me contrains à rédiger sur chacun d'eux ; j'y mentionne leurs traits physiques, leur caractère, leurs tics de langage, leurs attitudes du quotidien, leurs habitudes alimentaires, vêtements, goûts, etc. La création de l'Embaumeur en 528 pages, tel que vous l'avez lu, a été précédée de 4 bibles qui contenaient tous les détails des personnages. Ce sont des carnets que je cache dans la maison, car j'ai toujours peur que mon perroquet ne me les bouffe.
J'aurais pu me sentir proche de son vieux maître embaumeur, parce qu'il a le souci de "réparer" les dégâts de la vie dans lesquels Victor est emberlificoté. Mon premier métier de restauration des oeuvres d'arts implique un oeil bienveillant sur ce qui a été oublié ou abîmé par le temps. Mais je suis contente pour mon entourage de ne pas ressembler à la mère de mon héros, ni aux autres femmes de sa vie.

   L'intérêt de votre livre, c'est que l'on apprend aussi énormément sur l'époque, notamment au travers du travail des artistes peintres et l'utilisation des "mumies". Ce commerce était-il si fréquent à l'époque ou l'avez-vous accentué pour ce roman ?

   Non seulement je ne l'ai pas accentué, mais je pense que ce trafic était bien plus répandu que je ne l'ai raconté. Faute de preuves, je me suis cantonnée à mes personnages ainsi qu'aux tableaux connus pour avoir été peints avec ces "mumies". Si je m'étais laissée aller, ce livre aurait fait 900 pages au lieu de 528...

   Dans ce livre, il y a une écriture, mais il y a surtout un ton, un phrasé qui peut être cru parfois, plein de gouaille également, mais aussi brutal, ce qui donne à mon sens vraiment une valeur ajoutée au roman. Là aussi j'imagine, il a fallu faire des recherches sur le parlé de l'époque où est-ce un mélange d'emprunts fait au langage argotique du début du 20ème, et au langage patois de la paysannerie ?

   Comme vous l'avez remarqué, le corps de texte est littéraire, parfois même un peu précieux. En revanche, mes dialogues sont plus réalistes ; ils contiennent des gros mots lorsque c'est nécessaire, notamment parce que les écris en les lisant à voix haute et que je suis très attachée à leur caractère dicible. J'écris "à l'ancienne" depuis assez longtemps, et je n'ai pas eu trop de recherches à faire. Quelques mots appartiennent au langage occitan, encore utilisé de nos jours dans certaines régions, à l'argot parisien qui me fait bien rire et d'autres sont des découvertes au fil des années de lecture... Les insultes comme "manche à couilles" ou bien "bouquet sans queue" ont été répandues jusqu'à peu. Je ne les ai pas inventées.

   Le lecteur découvre l'histoire à travers la narration que fait Victor Renard de sa vie et des faits. Pourquoi avoir choisi cette option et non pas celle du roman classique à la troisième personne ?

   Le choix de la 3ème personne pose un regard omniscient que je n'ai pas souhaité utiliser pour mon personnage principal, mais uniquement pour son entourage. L'usage du "je" offre une liberté à laquelle je tiens beaucoup, parce qu'il n'implique pas l'immuable et entraîne aussi l'atmosphère étouffante que j'ai recherchée. Cela dit, vous avez certainement remarqué que, lors des narrations concernant ses proches, Victor emploie la 3ème personne.

   Pensez-vous déjà au prochain roman et si oui, celui-ci sera-t-il également ancré sur un plan historique ?

   J'ai commencé à écrire la suite de "L'Embaumeur", mais je ne sais pas encore si je la donnerai un jour à mon éditeur ; je n'écris pas de la même façon lorsque je me sens attendue. J'ai besoin de prendre mon temps, de ne pas me soucier des impératifs éditoriaux. je construis mes récits en dormant, ou plutôt avant de me réveiller, j'écris dans ma tête. Je me lève avec des phrases bâties dans ma mémoire. Je ne m'astreins à aucun rythme d'écriture, mais j'ai continuellement des éléments historiques à l'esprit. Concomitamment, je suis en train de rédiger les bibles d'un autre ouvrage, mais je devrai retourner en Asie pour y faire quelques vérifications, avant de me lancer dans l'écriture du manuscrit.

   Certains écrivains ont un rituel d'écriture comme par exemple, écrire plutôt le matin, avec une tasse de café ou un whisky, le soir. J'ai lu que vous écriviez avec un perroquet perché sur votre épaule auquel vous lisiez les dialogues ? Est-ce exact ?

   Un perroquet m'accompagne effectivement une bonne partie de la journée, et mon mari en avait un énorme jusqu'à peu ; c'était un gros ara chloroptère, très bavard, qui a vécu 37 ans, dont la mort nous a beaucoup attristés. Celui qui vit sur mon épaule s'est donc retrouvé seul, et s'est rapproché de moi en se perchant sur mon écran d'ordinateur. Il a recommencé à parler en m'écoutant lire mes dialogues à haute voix. Son discours varie selon les jours ; parfois il répète ce que je dis, parfois il ponctue d'un simple "Mais qu'est-ce que tu racontes ?!"
En période d'écriture, je bois des litres de Rooïbos tiède et je me dégourgine le cerveau en écoutant un opéra, ce qui n'est pas toujours facile avec un oiseau qui vocalise.

    Y-a-t-il un métier que vous auriez aimé faire si jamais l'écriture ne vous avait pas attiré ou l'histoire ?

   J'ai exercé la restauration de peintures, le négoce d'oeuvres d'art et l'enseignement, mais si je vous disais quel métier me fait délirer, vous me prendriez pour une folle. Bon...je prends le risque : j'aurais bien aimé être... poissonnière ! J'ai toujours été fascinée par le bruit de la sole qu'on jette sur son papier d'emballage, j'aime vider les poissons avant de les cuisiner. Mais je crois que tripoter la glace des éventaires m'aurait fait marrer quelques jours, sûrement pas plus. Je raffole du mot "poisson" ; j'aime la silhouette de son orthographe, sa sonorité et ce qu'il évoque : de l'univers marin à Madame de Pompadour, née Jeanne-Antoinette Poisson. J'aime aussi écrire mes dialogues dans une langue de poissarde...

   Comme beaucoup de lecteurs, il y a souvent un livre ou un auteur qui marque. Avez-vous un livre de chevet, un auteur préféré ?

   Il est parfois périlleux de répondre à cette question casse-gueule ; soit, on cite des morts, afin d'être tranquille, soit on liste ses contemporains en prenant deux risques : 1- en oublier, 2- être obséquieuse.
En vérité, j'ai une tendresse particulière pour "Le dernier des Camondo" de Pierre Assouline, parce que ce livre fut l'objet de la dernière conversation que j'ai eue avec ma mère, quelques jours avant sa mort. A nos yeux, ce livre contenait quelque chose d'essentiel qui ne m'a jamais quittée.
Sinon, l'Etranger de Camus et Utopia de Thomas More sont des livres vers lesquels je reviens toujours. Les écrits de Raymond Maufrais m'obsèdent un peu ; ceux de son père aussi.
J'aime aussi beaucoup l'écriture de Carole Martinez.

   Si vous aviez un conseil à donner à un écrivain en devenir, quel serait-il ?

   Même après une douzaine de livres, je ne me sens pas frappée au coin de la légitimité de donner des conseils.
Ah, si. Ce serait justement : ne pas écouter les conseils !
On vous dit : écrivez tous les jours, même deux lignes.
Je ne suis pas d'accord.
   Ecrire, c'est comme parler : si vous n'avez rien à dire, taisez-vous. Si vous n'avez rien à écrire, faites des confitures, regardez vos enfants grandir, taillez des rosiers, promenez le chien.
Je ne vois pas l'écriture comme un art à exercer coûte que coûte. Il est vain de pondre impérativement trois lignes chaque matin ; si ces trois lignes sont mauvaises, elles deviennent démoralisantes. Je n'écris pas systématiquement tous les jours ; il m'arrive de faire des pauses de plusieurs semaines. Mais dès que je reprends, c'est très intense et régulier durant plusieurs mois.
Mes deux conseils seraient plutôt :

  1. Lisez. Lisez beaucoup et avec passion. Des livres qui racontent, des livres qui instruisent, des livres qui distillent des images dans votre esprit.
  2. Ne pensez pas à un éditeur ni aux lecteurs lorsque vous écrivez. Ecrivez simplement l'ouvrage que vous auriez aimé trouver en librairie et que vous auriez dévoré.

   Un dernier mot, une dernière pensée à nous faire partager ?

   Je n'aime pas avoir le dernier mot ; il clôture un échange et ressemble trop souvent à un verdict ou à une échéance. Dernier ou dernière quoi que ce soit me fait peur.
Alors je vous le laisse, bien chaleureusement.

   Eh bien, ce dernier mot, ce sera un grand merci à vous, Isabelle pour le temps que vous aurez accordé à cette interview.

 

 

Voir ici, la chronique du livre d'Isabelle Duquesnoy "L'embaumeur ou l'odieuse confession de Victor Renard".

 

 

Isabelle Duquesnoy, "L'embaumeur" - Rentrée littéraire- Editions de la Martinière

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