La peste, d'Albert Camus

Publié le par Evil.g

"La peste, de Camus" "www.audetourdunlivre.com"

 

Résumé :

"- Naturellement, vous savez ce que c'est, Rieux ? - J'attends le résultat des analyses. - Moi, je le sais. Et je n'ai pas besoin d'analyses. J'ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j'ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d'années. Seulement, on n'a pas osé leur donner un nom, sur le moment... Et puis, comme disait un confrère : "C'est impossible, tout le monde sait qu'elle a disparu de l'Occident." Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c'est... - Oui, Castel, dit-il, c'est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste."

Prix Nobel en 1957

Auteur : Albert Camus
Nombre de pages : 272
Édition : Gallimard
Date de parution : 1947 - réédition 2012
Prix : 20.50€ (Broché) - 7.49€ (epub, mobi) - 6.50€ (poche) - 0€ (essai audible)
ISBN : 978-2701161662

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Avis / Critique :

 
Nous sommes en plein dedans ! Depuis que la pandémie de Covid-19 sévit dans le monde, La peste est devenu un best-seller. L’humanité se plonge dans le fameux roman d’Albert Camus pour y trouver des échos à notre quotidien.

Maintenant que la fièvre – si l’on ose dire – est un peu retombée, que l’épidémie prend une pause ou s’éteint doucement, que peut nous apporter ce livre dans cette épreuve que nous traversons tous ?
La trame du livre est assez banale : une ville moyenne, Oran, est touchée par une épidémie de peste. Passée la surprise, la préfecture décide de fermer les portes de la ville. A partir de là, le livre raconte le combat difficile d’une poignée d’hommes, médecins et volontaires, qui essayent de lutter contre la maladie.

Le début a des très forte résonances avec l’épidémie de Covid… L’incrédulité voire la désinvolture de la population, la lenteur de la réaction des pouvoirs publics – la préfecture – face à la peste, la crainte d’effrayer la population… Tout cela nous évoque évidemment les événements récents et l’impréparation des gouvernements face à une telle pandémie.
Mais ici s’arrête la comparaison, car à partir du moment où les portes sont fermées, où les oranais ont pris la mesure de la gravité de la situation, il ne s’agit plus de confinement. Ou plutôt, c’est une ville entière qui est confinée. Ce qui suit est alors un huis-clos à l’échelle d’une ville, la chronique de l’épidémie et de la réaction de cette communauté d’Hommes. Il y a ceux qui tentent de fuir, ceux qui profitent de la situation, ceux qui, résignés, continuent à vivre tant bien que mal, en espérant ne pas être touchés par la maladie, il y a le prêtre, y voyant une justice divine. Et surtout, il y a le formidable combat du quotidien que livre le docteur Rieux aidé des membres du service sanitaire créé et organisé par son ami Tarrou.

Camus ne s’en cachait pas, c’est moins du combat contre la maladie dont il parle que de la Résistance, celle qui a lutté contre l’occupant nazi. Il ne décrit pas des héros ou des surhommes, il décrit juste des gens simples qui essayent de faire simplement ce qu’ils jugent être leur devoir. Ce combat difficile, épuisant, dangereux, ils le font naturellement et cela révèle toute la part d’humanité en eux. Ils prennent des risques, certains seront emportés par la maladie, ils assistent à des scènes qui déchirent le coeur, comme l’agonie d’un enfant. Il y a, dans cette lutte incessante, un seul moment de répit, le bain de mer nocturne de Rieux et Tarrou, un grand moment d’amitié.

La météo est très présente dans le livre. Régulièrement, Camus la décrit avec précision : la chaleur étouffante, la pluie, le vent. Elle continue au rythme des saisons, comme indifférente à la souffrance des hommes, mais influençant leur comportement. Elle est assurément l’une des protagonistes de cette histoire qui s’écoule sur un peu moins d’un an.
Mais revenons à notre période contemporaine. On peut aisément supposer que c’est le même combat qu’ont mené les soignant pendant le confinement, dormant peu, sauvant des vies dans le désintéressement le plus complet. Ces héros qu’on applaudissait tous les soirs…
Et puis il ne faut pas oublier la fin du livre. C’est autre chose qu’elle veut nous dire… Que le combat contre la maladie n’est jamais définitivement gagné, qu’il faut être vigilant. Ce n’est pas de la peste, ni d’une autre maladie dont parle Camus, mais du fascisme et du totalitarisme, qui peut toujours revenir si l’on y prend pas garde. Et là aussi on retrouve malheureusement des échos avec notre ce qui se passe dans notre époque, gangrénée petit à petit par le populisme.

C’est un cliché de le dire, mais c’est vraiment un grand roman sur l’homme, un chef d’œuvre. Il faut le lire et le relire, et surtout écouter son message d’humanisme.
 

 

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Extrait :

Pendant que nos concitoyens essayaient de s'arranger avec ce soudain exil, la peste mettait des gardes aux portes et détournait les navires qui faisaient route vers Oran. Depuis la fermeture, pas un véhicule n'était entré dans la ville. A partir de ce jour-là, on eût l’impression que les automobiles se mettaient à tourner en rond. Le port présentait aussi un aspect singulier, pour ceux qui le regardaient du haut des boulevards. L'animation habituelle qui en faisait l’un des premiers ports de la cote s'était brusquement éteinte. Quelques navires maintenus en quarantaine s'y voyaient encore. Mais, sur les quais, de grandes grues désarmées, les wagonnets renversés sur le flanc, des piles solitaires de fûts ou de sacs, témoignaient que le commerce, lui aussi, était mort de la peste.

Malgré ces spectacles inaccoutumés, nos concitoyens avaient apparemment du mal à comprendre ce qui leur arrivait. Il y avait les sentiments communs comme la séparation ou la peur, mais on continuait aussi de même au premier plan les préoccupations personnelles. Personne n'avait encore accepté réellement la maladie. La plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs habitudes ou atteignait leurs intérêts. Ils en étaient agacés ou irrités et ce ne sont pas là des sentiments qu'on puisse opposer à la peste. Leur première réaction, par exemple, fut d'incriminer l'administration. La réponse du préfet en présence des critiques dont la presse se faisait l'écho (« Ne pourrait-on envisager un assouplissement des mesures envisagées ? ») fut assez imprévue. Jusqu'ici, ni les journaux ni l'agence Ransdoc n’avaient reçu communication officielle des statistiques de la maladie. Le préfet les communiqua, jour après jour, à l'agence, en la priant d'en faire une annonce hebdomadaire.

Là encore, cependant, la réaction du public ne fut pas immédiate. En effet, l'annonce que la troisième semaine de peste avait compté trois cent deux morts ne parlait pas à l'imagination. D'une part, tous peut-être n'étaient pas morts de la peste. Et, d'autre part, personne en ville ne savait combien, en temps ordinaire, il mourrait de gens par semaine. La ville avait deux cent mille habitants. On ignorait si cette proportion de décès était normale. C'est même le genre de précisions dont on ne se préoccupe jamais, malgré l'intérêt évident qu'elles présentent. Le public manquait, en quelque sorte, de points de comparaison. Ce n'est qu'à la longue, en constatant l'augmentation des décès, que l'opinion prit conscience de la vérité. La cinquième semaine donna en effet trois cent vingt et un morts et la sixième, trois cent quarante-cinq. Les augmentations, du moins, étaient éloquentes. Mais elles n'étaient pas assez fortes pour que nos concitoyens ne gardassent, au milieu de leur inquiétude, l'impression qu'il s'agissait d'un accident sans doute fâcheux, mais après tout temporaire.
Ils continuaient ainsi de circuler dans les rues et de s'attabler à la terrasse des cafés. Dans l'ensemble, ils n'étaient pas lâches, échangeaient plus de plaisanteries que de lamentations et faisaient mine d’accepter avec bonne humeur des inconvénients évidemment passagers. Les Apparences étaient sauvées. Vers la fin du mois cependant, et à peu près pendant la semaine de prières dont il sera question plus loin, des transformations plus graves modifièrent l’aspect de notre ville. Tout d'abord, le préfet prit des mesures concernant la circulation des véhicules et le ravitaillement. Le ravitaillement fut limité et l'essence rationnée. On prescrivit même des économies d'électricité. Seuls, les produits indispensables parvinrent par la route et par l'air, à Oran. C’est ainsi qu’on vit la circulation diminuer progressivement jusqu'à devenir à peu près nulle, des magasins de luxe fermer du jour au lendemain, d'autres garnir leurs vitrines de pancartes négatives, pendant que des files d’acheteurs stationnaient devant leurs portes.

Oran prit ainsi un aspect singulier. Le nombre de piétons devint plus considérable et même, aux heures creuses, beaucoup de gens réduits à l'inaction par la fermeture des magasins ou de certains bureaux emplissaient les rues et les cafés. Pour le moment, ils n'étaient pas encore en chômage, mais en congé. Oran donnait alors, vers trois heures de l'après-midi par exemple, et sous un beau ciel, l’impression trompeuse d'une citée en fête dont on eût arrêté la circulation et fermé les magasins pour permettre le déroulement d’une manifestation publique, et dont les habitants eussent envahi les rues pour participer aux réjouissances.

Naturellement, les cinémas profitaient de ce congé général et faisaient de grosses affaires. Mais les circuits que les films accomplissaient dans le département étaient interrompus. Au bout de deux semaines, les établissements furent obligés d'échanger leurs programmes, et, après quelque temps, les cinémas finirent par projeter toujours le même film. Leurs recettes cependant ne diminuaient pas.

Les cafés enfin, grâce aux stocks considérables accumulés dans une ville où le commerce des vins et des alcools tient la première place, purent également alimenter leurs clients. A vrai dire, on buvait beaucoup. Un café ayant affiché que « le vin probe tue le microbe », l'idée déjà naturelle au public que l'alcool préservait des maladies infectieuses se fortifia dans l'opinion. Toutes les nuits, vers deux heures, un nombre assez considérable d'ivrognes expulsés des cafés emplissaient les rues et s'y répandaient en propos optimistes.

Mais tous ces changements, dans un sens, étaient si extraordinaires et s'étaient accomplis si rapidement qu'il n'était pas facile de les considérer comme normaux et durables. Le résultat est que nous continuions à mettre au premier plan nos sentiments personnels.

En sortant de l'hôpital, deux jours après la fermeture des portes, le docteur Rieux rencontra Cottard qui leva vers lui le visage même de la satisfaction. Rieux le félicita de sa mine.
- Oui, ça va tout à fait bien, dit le petit homme. Dites-moi, docteur, cette sacrée peste, hein ! ça commence à devenir sérieux.

 

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