Rhum Express, de Hunter S. Thompson

Publié le par Evil.g

"Rhum Express" de "Hunter S. Thompson", "www.audetourdunlivre.com"

 

Résumé :  Dans les années 50, Kemp, jeune journaliste globe-trotteur, buveur de rhum confirmé et alter ego de l'auteur, quitte Greenwich Village pour Porto Rico où il a décroché un boulot de reporter au San Juan Daily News.
Toutes sortes d'individus y travaillent : misanthropes désabusés, ratés, ambitieux prêts à refaire le monde, tous parias en quête d'une existence meilleure sous les tropiques. Mais la paradisiaque triade rum, sex, sun vire aux cuites prolongées, aux fêtes débraillées, à la sexualité sauvage. Et en même temps qu'il bute contre la dérisoire liberté de l'ennui, Kemp assiste à la lente agonie d'une île rongée par l'argent, les ambitions de l'Amérique et la compromission hypocrite des journalistes.
1er roman d'un écrivain qui deviendra célèbre, Rhum express, chronique mordante d'une désillusion, tranche avec tout ce que l'on connaît de Hunter S Thompson.
 

Auteur : Hunter S Thompson
Nombre de pages : 336
Édition : Folio
Collection : Roman
Date de parution : 1989
Prix : 16.38€ (Broché) - 8€ (epub, mobi)
ISBN : 978-2070437344

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Avis / Critique :

 

C’est une œuvre de jeunesse, écrite au début des années 60 par Hunter Thompson qui n'avait alors que 22 ans. Malheureusement, après le refus de plusieurs éditeurs, l’auteur oublia le manuscrit au fond d’un tiroir et partit vers d’autres aventures… Jusqu’en 1997, où Johnny Depp, que Thompson hébergeait pendant la préparation de Las Vegas Parano, redécouvrit le dit manuscrit et poussa Thompson à le publier, ce qu’il fit après avoir un peu retravaillé le texte.

 

Bien que Hunter S. Thompson soit connu pour avoir inventé le journalisme Gonzo, il ne s’agit pas ici d’un reportage mais bien d’un roman, avec évidemment une bonne dose d’autobiographie.

 

Ça raconte les péripéties d’un journaliste de 32 ans qui arrive à San Juan, capitale du Porto Rico, pour être employé au San Juan Daily News, journal anglophone dirigé par un ex-communiste colérique et radin, Lotterman. Les principales occupations du héros, Paul Kemp, est de boire du rhum, boire du rhum et boire du rhum. De temps en temps, il s’occupe en faisant du journalisme ou va traîner avec ses amis Sala, le photographe du journal, Yeamon, un autre journaliste au caractère bien trempé et Chenault, la petite amie de Yeamon. Tous ces personnages boivent, bossent, ont des ennuis avec la justice, font la fête, s’engueulent, font l’amour. Et toujours dans l’excès : ils ne font rien à moitié, sauf le boulot. Ils errent dans un San Juan poisseux et moite dont l’atmosphère est vraiment bien rendue, on s’y croirait.

 

Il n’y a pas vraiment d’intrigue, c’est une chronique, comme l’indique d’ailleurs le titre anglais The Rum Diary, qu’on pourrait (mal) traduire par Journal intime au rhum.

 

En fait, Thompson a un peu embelli la réalité. Il a bien travaillé à San Juan, mais comme journaliste sportif, pour le journal El Sportivo. Il s’est très fortement inspiré des histoires de ses amis qui travaillaient au San Juan Star, journal plus sérieux qui a inspiré celui du roman, mais aussi probablement de difficultés financières rencontrées par le Sportivo. Ce qui est intéressant c’est la différence d’âge entre l’auteur et le personnage. Il se projette dix ans en avant, il se voit déjà fatigué et désabusé, après un passé de bourlingueur. Paradoxe temporel : c’est une œuvre de jeunesse, qui raconte l’histoire d’un homme mur, publiée par un homme à la fin de sa vie.

 

On sent l’influence des écrivains de la Beat Generation, notamment Jack Kerouac ou Edgar S. Burroughs, mais aussi de ce qui deviendra le journalisme gonzo. Et toujours ce regard critique sur la société américaine, et ce qu’est être américain à Porto Rico.

En tout cas on a un vrai plaisir à suivre les aventures exotiques de ces personnages un peu trash, un peu paumés, ces américains perdus sur une petite île hispanophone qui essayent tant bien que mal de s’en sortir.

 

Blu-Ray (avec Johnny Deep - Amber Heard)

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Extrait :

En arrivant à la rédaction, je suis allé trouver Sala dans son labo pour lui annoncer que je lui avais ramené la voiture.
-Parfait. Faut qu’on file à l’Université. Lotterman veut que tu fasses connaissance avec les politicards locaux.
On a bavardé un moment. Il m’a demandé combien de temps je comptais rester à l’hôtel.
-]e vais pas m’éterniser. Lotterman m’a dit que je pouvais garder la chambre tant que je n’aurais pas trouvé de crèche, mais il m’a laissé entendre qu’une semaine, ça faisait déjà beaucoup.
- Ouais, a-t-il approuvé, il va vouloir que tu dégages au plus vite. Ou bien il arrêtera de payer la note pour toi... Tu peux venir chez moi si tu veux. Au moins le temps de trouver quelque chose qui te plaise.
J’ai soupesé sa proposition. Il habitait une sorte de caveau en plein cœur de la vieille Ville, une chambre au rez-de-chaussée avec un plafond immense, des fenêtres aux persiennes toujours fermées et une modeste plaque-chauffante en guise de cuisine.
-Possible, oui. Tu paies combien ?
- Soixante.
- C’est correct. Mais tu ne penses pas que je finirai par te taper sur les nerfs ?
- Bof, je n’y suis jamais, moi... Trop déprimant.
- D’accord. Quand est-ce qu’il faudrait faire ça ?
- Oh, quand tu voudras. Pour l’instant, reste à l’hôtel tant que tu pourras. Si Lotterman t’en parle, tu lui dis que tu t’en vas le lendemain.

Il a pris son matériel et nous sommes partis, à nouveau par la porte de derrière pour échapper aux manifestants. Il faisait tellement chaud que j’étais en nage dès qu’on s’arrêtait à un feu rouge. Quand nous roulions, le vent me séchait un peu, puis ça recommençait. Sala s’est faufilé dans la cohue de l’avenida Ponce de León, en direction des faubourgs.

À Santurce, nous nous sommes arrêtés pour laisser des collégiens traverser la rue. Ils se sont mis à rire et à crier en nous montrant du doigt.
- La cucaracha ! Cucaracha, cucaracha !

Sala a eu l’air gêné.
- Qu’est-ce qui leur prend ?
- Ces petits cons trouvent que ma bagnole ressemble à un cafard, m’a-t-il expliqué entre ses dents. Je devrais en écraser quelques-uns.

J’ai grimacé un sourire en me laissant aller dans mon siège. L’univers dans lequel j’avais plongé avait quelque chose d’étrange, d’irréel, quelque chose d’amusant et d’un peu démoralisant à la fois. Je me retrouvais là, installé dans un hôtel de luxe, fonçant à travers une ville à moitié hispanique dans un cabriolet qui ressemblait à un cafard et faisait le bruit d’un avion de chasse, maraudant dans les ruelles ou jouant les voyeurs sur les plages, traquant mon déjeuner dans une mer infestée de requins, pourchassé par des foules qui me hurlaient dessus dans une langue étrangère, et cela dans une île au passé colonial rococo où tout se négociait en dollars américains, où tout le monde conduisait des voitures made in USA et passait des heures à la roulette en se donnant l’illusion d’être à Casablanca. Une partie de cette cité ressemblait à Tampa, l’autre à une cour des miracles médiévale. Les gens que je rencontrais avaient l’air de sortir directement d’un essai pour le film de l’année. Et je justifiais mon minable salaire en errant là-dedans, en essayant d’assimiler et de « me faire une idée de la situation ».

J’avais envie d’écrire à tous mes amis pour leur dire de rappliquer ici au plus vite. J’ai pensé à Phil Rollins, en train de se casser le cul à courir après une panne de métro new-yorkais ou un règlement de comptes entre gangsters de Brooklyn ; à Duke Peterson, avachi au White Horse en se demandant ce qu’il allait faire de sa vie ; à Carl Browne, maudissant le climat de son exil londonien et réclamant à cor et à cri quelque reportage pour se tirer de là ; à Bill Minnish, en train de se tuer à l’alcool dans les bars de Rome. Je voulais leur envoyer un télégramme, à tous : « ARRIVE TOUT DE SUITE - STOP - ENCORE PLEIN DE PLACE DANS LE TONNEAU DE RHUM - STOP - BOULOT NON - STOP - FRIC FACILE OUI - STOP - PICOLE LE JOUR - STOP - BAISE LA NUIT - STOP - VITE RISQUE PAS DURER - STOP »

J’étais en plein dans ces idées-là, les yeux perdus sur les palmiers qui défilaient, le visage baigné de soleil, quand je suis parti la tête la première dans le pare-brise. Sala venait de piler brutalement et nous avions évité de quelques centimètres un taxi rose qui avait surgi au carrefour.

Les yeux exorbités, les veines de son cou tendues comme des cordes, Sala était hors de lui.
-Sainte Mère de Dieu ! Tu as vu, tu as vu ce salaud ? Au feu rouge, il est passé ! Il a redémarré rageusement. Putain, trop, c’est trop ! Faut que je me tire d’ici avant qu’ils aient ma peau !

Il tremblait tellement que je lui ai proposé de prendre le volant. Il ne m’entendait pas, occupé qu’il était à marmonner.
- Je blague pas, mec. Faut que je dégage d’ici ! Mon capital chance s’épuise.

Il l’avait déjà dit auparavant et je savais qu’il en était convaincu. Il n’arrêtait pas de parler de chance, mais ce qu’il entendait par là, en réalité, était une version implacable du destin. Plus qu’une intuition, il avait la conviction profonde que des forces qui le dépassaient agissaient à la fois en sa faveur et contre lui, des forces qui se manifestaient à chaque instant sur toute la planète. Si la montée du communisme l’inquiétait, c’était parce que les gens devenaient insensibles à sa spécificité d’être humain. Les persécutions contre les juifs le déprimaient parce qu’elles prouvaient que ses semblables avaient besoin de boucs émissaires et qu’il finirait tôt ou tard par en devenir un, lui aussi.

Et il avait encore bien d’autres sujets d’affliction : la brutalité du capitalisme, au nom duquel on exploitait son talent sans vergogne, la vulgarité imbécile des touristes américains, qui faisait tort à sa propre réputation, l'inconscience criminelle des Portoricains, qui rendait son existence si dangereuse et si difficile, voire même, pour des raisons que je n’ai jamais réussi à comprendre, les centaines de chiens abandonnés qu’il voyait errer dans les rues de San Juan.

Il n’y avait rien de très original dans son discours, mais ce qui rendait Sala unique était son incapacité totale à prendre du recul. Il faisait penser au supporter fanatique qui est prêt à se ruer sur le terrain de foot pour attaquer un joueur. À ses yeux, la Vie ne consistait qu’en un grand jeu dans lequel l’humanité se répartissait en deux équipes, « les Potes de Sala » et « les Autres ». Chaque partie disputée était vitale, chaque point marqué d’une énorme importance, mais même s’il suivait le match avec une passion quasi obsessionnelle, il demeurait avant tout un supporter, beuglant des conseils qui restaient ignorés au sein d’une cohue de conseilleurs également impuissants, tout à fait conscient que personne ne lui accordait la moindre attention puisqu’il n’était pas capitaine de l’équipe et ne le serait jamais. Et, comme tous les fans du stade, il avait douloureusement conscience que sa seule ressource, au mieux, serait de descendre sur le terrain, de provoquer quelque chahut contraire à l’ordre public et d’être traîné dehors par la police sous les rires moqueurs de la foule.

Nous ne sommes jamais arrivés à l’Université : Sala a eu un accès d’épilepsie et nous avons dû rebrousser chemin. J’étais à cran, mais malgré mon insistance il a refusé de me céder 1e volant.

En revenant au journal, je lui ai demandé comment il comptait s’arranger pour garder son job pendant toute une année. Il m’a répondu par un ricanement.
- Qui c’est qu’ils pourraient trouver d’autre ? Dans cette île, je suis le seul pro.

Nous nous sommes fait prendre dans un gigantesque embouteillage, ce qui a tellement aggravé son état nerveux que j’ai pris sa place, finalement. À notre arrivée, les fauteurs de troubles de l’entrée avaient disparu. La rédaction pourtant était en ébullition : ce bourreau de travail de Tyrrell venait de donner sa démission et Moberg s’était fait sérieusement amocher par les gros bras du syndicat. Ils l’avaient coincé à la sortie de l’immeuble et s’étaient vengés sur lui de ne pas avoir pu régler son compte à Yeamon.

Lotterman était affalé sur une chaise au milieu de la salle, répondant par des onomatopées et un incompréhensible baragouin aux deux flics qui tentaient de lui poser des questions. À quelques pas de lui, Tyrrell continuait imperturbablement à travailler à sa table. Il avait donné une semaine de préavis.

 

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