Au détour d'un livre

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Le rempart des béguines, de Françoise Mallet-Joris

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Auteur : Françoise Mallet-Joris
Édition : DE CREMILLE
Nombre de pages : 248
Date de parution : 1 janvier 1973
Prix : 18.49€ (Broché) - 3.99€ (Poche)
ISBN : B0045CB9O0

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Avis / Critique :

Hélène a quinze ans. C'est une jeune fille plutôt seule, timide, ordinaire qui vit dans une grande maison, qui n'a plus sa mère, et un paternel, René Noris qui travaille tout le temps. Elle s'ennuie jusqu'au jour où René, grand industriel lui demande de téléphoner à sa maitresse pour annuler un rendez-vous.
Intriguée, Hélène décide de se rendre chez cette femme qui habite au Rempart des béguines, un lieu qui a mauvaise presse afin de faire sa connaissance, et pourquoi pas en faire une mère de substitution. Mais dès les premiers moments de la rencontre, Hélène se laisse happer par cette femme au charme étrange, qui fume comme un pompier, qui boit du thé et du whisky et qui l'attire irrésistiblement.
Le prénom de l'étrange créature ?
Tamara, un prénom qui évoque la Russie que la femme de trente-cinq ans a quitté pour épouser un homme qui l'a sortie de la misère. Tamara est une ancienne prostituée qui s'est finalement émancipée, qui cherche un homme riche pour s'assurer une vie loin des turpitudes du passé. D'où sa rencontre avec René Noris.

Entre Hélène et elle, c'est l'alchimie. Et si pour Hélène, c'est une première aventure homosexuelle, pour Tamara ce n'est pas le cas. Hélène lui rappelle une autre de ses aventures, une certaine Emily qui lui a brisé le cœur.  L'attirance et la jeunesse faisant, les deux deviennent rapidement amantes. Tamara, 35 ans va dès lors tenter de façonner la jeune Hélène, jouant avec elle le chaud et le froid, lui permettant de s'émanciper de sa contrainte sociale, jusqu'à l'emmener dans un dédale qui fut le sien. Mais si Tamara plonge pour retrouver le plaisir du passé avec Emily, il va permettre à Hélène de couper ses chaines et de découvrir un autre visage de celui que lui montre Tamara et qu'elle aime.

Ce roman est une histoire d'initiation entre une femme adulte qui prend sous son aile une jeune fille. Une femme qui va lui montrer les turpitudes de l'amour, mais aussi les différents aspects de l'être humain avec ce qu'il comporte de plus sombre, de sale, de déchéance, mais aussi de calcul jusqu'à se renier pour se mettre à l'abri, quitte à sacrifier ce qu'elle a de plus cher.

Sorti en 1973, ce roman sulfureux ferait aujourd'hui l'objet de censure par le thème et les personnages qu'il aborde, c'est-à-dire une femme d'âge mur qui initie une jeune fille de 15 ans à l'amour. Si l'on peut y voir une histoire de ""pédophilie" féminine, il faut surtout s'extraire de ce contexte pour se contenter d'y voir le fond, c'est-à-dire une histoire de tyrannie, d'un amour qui submerge une jeune âme ce qui va finalement lui permettre de s'émanciper et de grandir. C'est ici une jeune fille de 15 ans, innocente, et c'est ce qui est dérangeant, mais ce roman pourrait tout aussi bien coller pour une jeune adulte de 18 ans.

Une lecture plutôt agréable sur une initiation amoureuse qui nous entraine au travers de différents sentiments, tantôt dérangeant, tantôt agréable, mais qui nous permet, au travers du destin de deux personnes diamétralement opposées qui se sont trouvées le temps d'une histoire, de naviguer dans les affres de l'âme humaine.

Un livre qui a fait l'objet d'une adaptation cinématographique "le rempart des béguines", avec dans les rôles principaux, Nicole Courcel et Anicée Alvina.

 

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Extrait :

 

Tamara me regardait froidement et, quand je me fus interrompue dans mes explications : « Je veux bien ne pas te l’avoir dit clairement jusqu’ici. Mais comprends-moi bien, maintenant. Je te donne huit jours pour raconter ta petite histoire. Si dans huit jours ton père ne le sait pas… » Elle n’acheva pas sa menace, mais je pensai qu’elle voulait dire qu’elle lui parlerait elle-même. Au fond, cette solution me convenait davantage. « Pourquoi ne le lui dis-tu pas toi-même ? » répliquai-je. Le ton d’autorité qu’elle prenait en me parlant m’irritait, surtout parce que je me sentais incapable d’y résister. « Huit jours ! » répéta-t-elle sans me répondre. Et elle me parla d’autre chose.

Plusieurs fois durant les huit jours qui suivirent, j’essayai honnêtement de me donner du courage et de prendre mon père à part. Mais, comme par un fait exprès, il semblait n’avoir jamais été aussi occupé, allant, venant, téléphonant, donnant des rendez-vous…

Tamara ne me reparlait de rien et elle se montrait aussi affectueuse que d’habitude, avec des moments de silence et de froideur comme elle en avait parfois, mais sans rien d’exceptionnel. Je ne m’inquiétai donc pas outre mesure de ne pouvoir lui obéir. D’abord parce que je pensais que son mécontentement, si elle en éprouvait, se traduirait seulement par un refus de me voir durant quelques jours, et que tout en éprouvant avec elle un plaisir qui croissait encore, je la voyais suffisamment pour pouvoir supporter une brève séparation ; cela me permettrait au contraire de penser à elle, de classer en quelque sorte ces souvenirs tout neufs. Ensuite, parce que j’espérais qu’elle s’impatienterait et parlerait elle-même à mon père et que cela m’épargnerait la peine de le faire.

J’attendis, je remis de jour en jour et, lorsqu’elle me dit comme négligemment : « Alors, ton père est au courant ? » je tressaillis et je rougis si visiblement qu’il ne lui fut pas nécessaire d’entendre ma réponse confuse. Elle parut réfléchir un instant : « Si je te donnais encore huit jours, serais-tu absolument sûre d’avoir le courage nécessaire ? » Elle ne semblait pas en colère. Aussi, pensant qu’elle prendrait la chose en main, répondis-je avec empressement : « Non, sûrement pas ! » Avant d’avoir eu le temps de faire un geste, ou même de me rendre compte de ce qui se passait, elle m’avait giflée violemment et à deux reprises. Je restai stupide.

Jamais personne ne m’avait battue, pas même mon père qui se contentait, quand j’étais petite et qu’il voulait me punir, de m’enfermer à clef dans ma chambre. Le geste de Tamara me bouleversa à tel point que je restai là, suffoquée, essayant de reprendre haleine et de réaliser ce qui m’arrivait. Elle m’observait calmement. « Je ne te donne pas huit jours, mais deux, dit-elle. Et si tu n’obéis pas, tu en verras d’autres. » La rage me prit à voir sa froideur. Elle n’avait même pas l’excuse d’un moment de colère ; elle m’avait frappée de propos délibéré, par pure méchanceté ! « Non, je ne t’obéirai pas ! m’écriai-je d’une voix étranglée, et je m’en irai, et tu ne me verras plus jamais ! » Là-dessus, sentant que j’allais éclater en sanglots, je sortis en courant et en claquant la porte. Dans le parc, je m’effondrai sur un banc, secouée de sanglots, et avec un sentiment d’infortune, d’injustice, comme je n’en avais jamais connu.

Il fallut bien rentrer chez moi, pourtant. Je ne sais pas combien de temps j’étais restée sur ce banc, mais c’était le soir et Julia m’attendait pour dîner. Tous les dix mètres, à la pensée de mon malheur, les larmes me remontaient à la gorge, m’étouffaient et je devais m’appuyer au mur pour sangloter une bonne minute avant de reprendre ma route. Heureusement, je ne rencontrai personne de ma connaissance, car je n’aurais pu me tenir de tout raconter d’un coup, pour me soulager. Comme je rentrais dans notre rue, Mme Lucette m’aperçut et, effrayée de mon pas chancelant, sortit de sa boutique pour me héler. « Mais qu’y a-t-il, mon pauvre petit ? » s’écria-t-elle en m’introduisant dans la librairie, où heureusement il n’y avait personne. J’avais commencé à me calmer un peu, mais les paroles bienveillantes de la belle boutiquière provoquèrent un nouveau flot de larmes qui me coupa la parole. Que lui aurais-je dit, au reste ? Avec rapidité, elle referma la porte de la librairie, y mit la barre de fer et m’entraîna vers l’arrière-boutique. « Tant pis, les clients repasseront », murmura-t-elle, tout en cherchant du regard un endroit où elle pourrait bien m’étendre. Mais il n’y avait d’autre siège qu’un petit tabouret branlant et le grand fauteuil de paille près du poêle où elle-même se reposait et, ne voyant pas d’autre solution, elle s’y laissa tomber et, comme un petit enfant, m’attira sur ses genoux.

Je demeurai ainsi plusieurs minutes, sanglotant à fendre l’âme et cherchant en même temps comment justifier cette vive affliction. Je ne sais quel démon me souffla soudain de gémir lamentablement : « Mon père a une maîtresse… » Cette simple phrase parut frapper Mme Lucette de consternation. Elle semblait trouver qu’une fille était parfaitement en droit de se désoler après avoir appris une pareille nouvelle et je ne cherchai pas plus loin. « Pauvre chérie ! Pauvre petite enfant ! » murmurait-elle en me serrant dans ses bras, et je sentais qu’elle était surtout touchée par mon innocence. À ses yeux, en apprenant cette vie double de même de me rendre compte de ce qui se passait, elle m’avait giflée violemment et à deux reprises. Je restai stupide.

Jamais personne ne m’avait battue, pas même mon père qui se contentait, quand j’étais petite et qu’il voulait me punir, de m’enfermer à clef dans ma chambre. Le geste de Tamara me bouleversa à tel point que je restai là, suffoquée, essayant de reprendre haleine et de réaliser ce qui m’arrivait. Elle m’observait calmement. « Je ne te donne pas huit jours, mais deux, dit-elle. Et si tu n’obéis pas, tu en verras d’autres. » La rage me prit à voir sa froideur. Elle n’avait même pas l’excuse d’un moment de colère ; elle m’avait frappée de propos délibéré, par pure méchanceté ! « Non, je ne t’obéirai pas ! m’écriai-je d’une voix étranglée, et je m’en irai, et tu ne me verras plus jamais ! » Là-dessus, sentant que j’allais éclater en sanglots, je sortis en courant et en claquant la porte. Dans le parc, je m’effondrai sur un banc, secouée de sanglots, et avec un sentiment d’infortune, d’injustice, comme je n’en avais jamais connu.

Il fallut bien rentrer chez moi, pourtant. Je ne sais pas combien de temps j’étais restée sur ce banc, mais c’était le soir et Julia m’attendait pour dîner. Tous les dix mètres, à la pensée de mon malheur, les larmes me remontaient à la gorge, m’étouffaient et je devais m’appuyer au mur pour sangloter une bonne minute avant de reprendre ma route. Heureusement, je ne rencontrai personne de ma connaissance, car je n’aurais pu me tenir de tout raconter d’un coup, pour me soulager. Comme je rentrais dans notre rue, Mme Lucette m’aperçut et, effrayée de mon pas chancelant, sortit de sa boutique pour me héler. « Mais qu’y a-t-il, mon pauvre petit ? » s’écria-t-elle en m’introduisant dans la librairie, où heureusement il n’y avait personne. J’avais commencé à me calmer un peu, mais les paroles bienveillantes de la belle boutiquière provoquèrent un nouveau flot de larmes qui me coupa la parole. Que lui aurais-je dit, au reste ? Avec rapidité, elle referma la porte de la librairie, y mit la barre de fer et m’entraîna vers l’arrière-boutique. « Tant pis, les clients repasseront », murmura-t-elle, tout en cherchant du regard un endroit où elle pourrait bien m’étendre. Mais il n’y avait d’autre siège qu’un petit tabouret branlant et le grand fauteuil de paille près du poêle où elle-même se reposait et, ne voyant pas d’autre solution, elle s’y laissa tomber et, comme un petit enfant, m’attira sur ses genoux.

 

 

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