Corentine, de Roselyne Bachelot

Publié le par AU DETOUR D'UN LIVRE-LITTERATURE

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Résumé : En 1890, une petite fille naît dans une famille de paysans bretons au cœur de ces montagnes noires où la misère pousse des milliers de gens à émigrer.
Ses parents vont la placer, alors qu'elle n'a que sept ans, chez un riche propriétaire où, disait-elle, elle put enfin manger à sa faim.

Auteure : Roselyne Bachelot
Nombre de pages : 336
Édition : Plon
Date de parution : 28 février 2019
Prix : 19.90€ (Broché) - 13.99€ (epub, mobi)
ISBN : 978-2259260008

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Avis / Critique :

 

Avec ce livre, Roselyne Bachelot rend hommage à sa grand-mère, bretonne des Montagnes Noires, partie travailler à Paris comme bonne et qui a su à force de travail et en trouvant l'amour combattre le destin promis par sa naissance pauvre et revenir sur ses terres pour y ouvrir une boutique de vêtements.

Cette grand-mère s'appelle Corentine. Elle est née dans l'une des terres les plus pauvres de Bretagne, à Kersaludès en cette fin de 19ème siècle où une partie des habitants part pour le Canada et les États-Unis à la recherche d'une vie meilleure.
Dans la famille de Corentine, on meurt de faim, car le travail est rare pour le père journalier et la mère handicapée par ses grossesses. En guise de pitance, une soupe et un morceau de pain une fois par jour. Pas d'autre choix alors que de placer comme bonne et palefrenier les enfants pour permettre au reste de la famille de survivre.

C'est ainsi que Corentine se retrouve à l'âge de seulement sept ans séparée de sa famille pour travailler dans l'une des riches fermes du coin. Elle y sera la bonne de la bonne, obligée de remplir les obligations les plus viles treize heures par jour sans avoir un seul jour de congé durant les cinq années que va durer ce placement. A 12 ans, par l'intermédiaire d'une lointaine cousine, l'opportunité lui est offerte de gagner une maison sur Paris. Corentine n'hésite pas et pense que cela va lui permettre de souffler un peu. Mais elle se retrouve dans une maison de médecin où la femme se montre particulièrement acariâtre et où la faim là aussi se fait sentir. Elle y restera trois ans, avant de voir un tournant se profiler dans sa vie. A 15 ans, Coraline intègre une maison aristocratique, passe du statut de bonne à celui de domestique, parvient à faire son trou et à monter les échelons à force d'abnégation.

C'est aussi là qu'elle va rencontrer celui qui va devenir son mari, le neveu de la maison qui tombe immédiatement amoureux d'elle. Il lui apprend à lire et à écrire, et lui propose quand elle atteint les vingts et un an le mariage, défiant sa propre famille avec cette mésalliance.
Mais le malheur rattrape Corentine très vite, car la Première Guerre mondiale se profile et Jules, son mari, est envoyé au front alors qu'elle est enceinte. Il y meurt. Corentine se retrouve à nouveau démunie. Obligée de quitter Paris, elle part pour Nantes, travaille dans une usine de fabrication d'obus, tout en s'occupant de sa fille, se lie d'amitié avec un syndicaliste, participe au mouvement de revendication des femmes, et parvient grâce à cet homme à récupérer son dû auprès de sa belle-famille.
Sa vie de privations prend alors fin et elle revient sur sa terre d'origine, à Kersaludès, pour y ouvrir sa boutique, se remarier et offrir à ces deux filles ce nouveau statut social qu'elle a acquis à la force de ses bras.

Mâtiné de dialogues en breton, ce récit raconte la dure vie des paysans d'alors dans les Montagnes Noires, la bataille pour survivre jour après jour et le départ d'une partie de la population pour tenter de trouver une vie meilleure ailleurs dans un temps où le Français n'était guère parlé et où le Breton était considéré par Paris comme un moins que rien. Au travers l'histoire de Corentine, c'est l'héroïsme de ces bretons qui ont cherché à se sortir de leur condition qui nous est conté. C'est aussi une manière de rappeler que c'est cette population de l'Ouest qui a laissé le plus lourd tribut dans les tranchées de 14/18.

Ce Corentine s'avère être un roman d'une grande sensibilité qui se lit avec aisance et qui témoigne de l'admiration de cette petite-fille qu'est Roselyne Bachelot pour sa grand-mère, femme battante et moderne. Un roman qui nous permet aussi de redécouvrir une partie de l'histoire de cette Bretagne et de ses habitants d'alors et qui explique l'attachement des générations anciennes et présentes pour cette terre qui a tant souffert mais qui a toujours su se relever. 
Un très beau récit.

 

 

Autre livre de Roselyne Bachelot chroniqué sur ce blog :
- A feu et à sang

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Extrait :

I

En arrivant à Kersaludès le lendemain de son retour à Gourin, Corentine vit que rien n’avait changé dans la ferme où elle avait grandi. Pouvait-on d’ailleurs qualifier de ferme l’enclos de vingt ares avec un minuscule jardinet en façade et une parcelle à l’arrière dédiée à la culture des pommes de terre ? La maison bénéficiait certes d’un toit d’ardoises qui la distinguait des masures environnantes mais n’était composée que d’une pièce surmontée d’un grenier à fourrage. Perpendiculaire au pignon, une petite écurie sur la droite pouvait héberger deux ou trois vaches.

Sa mère, venue l’accueillir sur le pas de la porte, l’embrassa puis la toisa d’un regard inquisiteur, tint sa main en l’air pour la faire tournoyer comme si elles étaient au bal et lui lança :

— Fichet-kaer emaoc’h aze, Korantin ! Tammikoc’h ne ’m bize ket anavet ’noc’h… Te voilà rudement bien habillée, Corentine ! Pour un peu, je ne t’aurais pas reconnue…

L’examen de passage parut interminable à la jeune femme, toutefois elle se garda de donner les explications qu’elle

réservait quand les formalités des salutations et d’offrande de nourriture auraient été accomplies.

— C’est ta petite ? Rentre vite, ma poulichette, il fait froid. Je vais te faire un lait chaud.

La jeune femme fut soulagée de constater que sa mère avait fait l’effort de parler en français pour s’adresser à Juliette qui regardait, éberluée, celle qu’on lui avait présentée comme sa mémé. Chaussée de socques, habillée d’une jupe de laine presque jusqu’au sol à l’ourlet souillé de terre, celle-ci serrait frileusement sur sa poitrine un pauvre châle. Ses cheveux grisonnants étaient emprisonnés dans une petite coiffe de dentelle avec deux rubans empesés remontés comme des ailes qui donnaient une certaine allure à ce modeste couvre-chef dont le fond en soie noire signait un veuvage. Les deux femmes eurent tôt fait de revenir au breton et d’abandonner le français que Corentine maîtrisait à la perfection maintenant, mais que les habitants de Kersaludès avaient toujours considéré comme une langue étrangère totalement ignorée de la plupart d’entre eux.

Son père et ses grands-pères, qui avaient fait leur service militaire, avaient certes appris quelques rudiments de la langue nationale mais ils répugnaient à s’en servir tant elle était associée à toutes sortes d’humiliations. Ils avaient en effet été l’objet des moqueries des sous-officiers qui les considéraient comme des demeurés. Son père lui avait raconté que, à la caserne, on faisait mettre dans ses souliers de la paille à droite et du foin à gauche et que son adjudant criait paille-foin pour signifier droite-gauche, persuadé que ces tarés de Bretons étaient incapables de distinguer leur droite de leur gauche, alors qu’il eût suffi de lancer simplement dehou-gleiz. De son côté, son grand-père maternel lui avait aussi raconté les innommables souffrances endurées, en 1870, dans le camp de Conlie en servant la République.

Les deux grands-pères de Corentine avaient été enrôlés dans l’armée de Bretagne pendant la guerre de 1870. Sur ordre de Gambetta, ministre de la Guerre, avait été constituée, après la défaite de Sedan, une troupe accueillant majoritairement 80 000 mobilisés et volontaires des cinq départements bretons. À Conlie, près du Mans, en attente de la « guerre totale », les hommes avaient été stationnés dans des conditions épouvantables. Comme les tentes ne protégeaient pas des intempéries, certains hommes moururent noyés tellement le sol se transforma en une mer de boue où l’on s’enfonçait jusqu’aux genoux. Le camp fut vite baptisé en breton Kerfank, la Ville de boue. Le choléra, la variole et la typhoïde y firent des ravages meurtriers. Mais Gambetta refusa de céder aux objurgations du général de Kerartry, qui commandait les lieux et le pressait de procéder à son évacuation. Alors Kerartry démissionna. Son successeur le général de Marivault1, refusant d’obéir aux ordres du ministre, fit évacuer les 15 000 hommes les plus faibles.
Pire, les soldats bretons furent envoyés au feu lors de la bataille du Mans des 10 et 11 janvier 1871 avec des armes défectueuses qui, pour certaines, explosèrent quand ils les utilisèrent. Le général von Krautz-Koschlau, à la tête de la 20e division prussienne, n’eut donc aucun mal à décimer

l’armée de Bretagne. Le général Chanzy eut le culot d’imputer cette défaite aux hommes de Conlie, épuisés et affamés, que Gambetta considérait en vérité comme des chouans, donc des ennemis de la République.

Le plus étonnant est que le grand-père de Corentine, en racontant cette misérable épopée, ne conservait nulle rancœur de l’abominable trahison de la France et de la République, ne développait aucune revendication identitaire ni n’espérait le moindre dédommagement. Il la racontait simplement comme si était inscrit, dans son histoire bretonne et dans son âme celte, une prédestination au mépris et à la misère qu’il convenait d’accepter sans rechigner…

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