L'approche du mal, de Jean-Luc Ployé

Publié le par AU DETOUR D'UN LIVRE-LITTERATURE

 

Résumé : «  A quoi bon expliquer l’inexplicable ? Pour nombre d’entre nous, le criminel, le tueur, n’est qu’une figure maléfique que l’on préfère chasser de notre esprit d’un revers de la main. Se confronter au mal, l’approcher par celui qui l’a commis ou celui qui l’a subi, constitue nécessairement un défi car il ne peut obéir à un schéma stéréotypé.  »
Depuis 1984, Jean-Luc Ployé a effectué plus de 13 000 expertises psychologiques pour les tribunaux français : la moitié sont des victimes, l’autre des mis en cause

 

Auteur : Jean-Luc Ployé
Nombre de pages : 272
Édition : Grasset
Collection : Documents Français
Date de parution : 6 novembre 2019
Prix : 20€ (Broché) - 14.99€ (epub, mobi)
ISBN : 978-2246820314

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Avis / Critique :

 

L'approche du mal est un livre qui a le mérite de montrer le travail d'un homme, Jean-Luc Ployé, expert en psycho-criminologie auprès des tribunaux et qui nous fait partager son métier, ses affres, mais aussi ses bons moments. Il ne s'agit pas ici de vignettes, mais d'une approche tantôt faite comme une vignette clinique, tantôt romancée. Ainsi, il nous fait partager sa rencontre avec Michel Fourniret, l'ogre des Ardennes au travers de ses expertises, nous révèle quelques pans de la personnalité de celui-ci, décrit quel test il utilise dans l'usage de son métier, et rapporte plusieurs types d'anecdotes. Il revient également brièvement sur son parcours, partant de son adolescence et devant à la plaidoirie d'un certain Badinter, sa carrière.

Jean-Luc Ployé, s'il s'attarde sur le cas Fourniret, parcourt aussi celui de Pierre Chanal, ce militaire rigide dont il a effectué le profil avant que celui-ci ne soit arrêté. Il nous narre sa rencontre avec le tueur en série des années après, son impression sur le personnage, et les caractéristiques du type de pensée de celui-ci. Ployé parle également plus brièvement de Francis Heaulme, autre cas qu'il a été amené à expertiser.
Mais ce n'est pas tout. Ce livre a le mérite de tenter de montrer les affres de l'expert quand il s'agit de déterminer la véracité ou non des dires de certaines victimes, auteurs, et amène, pour ce faire plusieurs vignettes fort intéressantes à parcourir.

Sans rentrer dans le détail des expertises, l'approche du mal est justement bien nommée, car il s'agit bien là d'une approche du métier d'expert auprès des tribunaux. Jean-Luc Ployé reconnait aisément la difficulté parfois de son métier, notamment quand il s'agit de témoigner et de devoir expliquer un profil sans utiliser le jargon scientifique ou psychologique afin d'être le plus clair pour les jurés. Il reconnait également combien certaines expertises peuvent déstabiliser, mettant en avant l'humain qu'est l'expert et non plus seulement le scientifique censé être imperméable et sans faille.

Ce livre est bien fait, se lit facilement, est intéressant. Il peut être lu par tous types de lecteurs et ne s'adresse pas qu'aux étudiants en psycho-criminologie. Son approche est justement dénuée du jargon psy qui aurait pu rendre la lecture moins accessible au public lambda. 
L'approche du Mal est en somme un extrait de 30 ans d'expertise dans un document qui se lit tout seul.
 

 

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L'approche du mal, de Jean-Luc Ployé

Extrait :

Mains

Je fixais ses mains. Il s’en est rendu compte avant moi.

J’avais face à moi un petit homme frêle. À 63 ans, ses cheveux commençaient à grisonner. Sa barbe était bien taillée et ses sourcils en friche. Michel Fourniret était accusé d’avoir enlevé, violé et tué sept adolescentes. C’était l’après-midi du 5 mai 2005, à la prison du Forest, à Bruxelles. La pièce faisait moins de cinq mètres carrés. Je me tenais près de la porte, assis à une petite table de couleur sombre sur laquelle je prenais des pages et des pages de notes. Je n’avais qu’à tendre le bras pour le toucher. Nous étions reliés au monde extérieur par une grande vitre à travers laquelle je voyais un gardien assis, immobile depuis assez longtemps pour que je me demande s’il somnolait.

Je pensais avoir l’air neutre.

L’entretien durait depuis trois heures déjà. Il m’avait décrit avec précision et délectation comment il avait étranglé ses victimes. Pour qu’elles arrêtent d’agoniser, disait-il. Il m’avait expliqué avec une jubilation manifeste comment tuer et comment la mort prenait la place de la vie dans un corps. Aucun détail ne m’était épargné. Pour appuyer sa démonstration, il m’invitait à demander confirmation de son propos auprès d’un légiste. « Il vous expliquera que ça se passe bien comme ça ! » Sa volonté de témoigner de ses actes avec une folle exactitude était sidérante. Je n’avais jamais rien entendu de tel. D’autres l’ont dit avant moi : on ne peut être que l’esclave de Fourniret. Mon regard a dérivé sur ses mains, disproportionnées par rapport au reste du corps, et s’est posé dessus. Je songe aux victimes de cet homme, réalise qu’il a été le dernier visage qu’elles ont vu de ce monde. Il s’en est aperçu. « À quoi est-ce que vous pensez ? », me lance-t-il. Brutalement rappelé à l’ordre, mon regard remonte vite jusqu’au sien. Derrière les fines lunettes, ses yeux très bleus et très mobiles me transpercent. Je suis figé, pris comme un lapin dans les phares. Je m’entends lui dire d’un air qui se veut entendu : « Vous savez très bien à quoi je pense, monsieur Fourniret.

— Si vous le dites, je vous étrangle. »

Il pointe un doigt vers moi. Il a les yeux ouverts comme deux puits profonds. On dirait une momie. Son ton est glacial, sans le moindre vibrato émotionnel. Mon cœur s’emballe, ma vision se resserre et mon corps se met à bourdonner. L’adrénaline m’envahit. J’ai peur. Je tourne la tête vers le gardien sans parvenir à croiser son regard. Je lui adresse malgré tout un petit geste de la main qui ne veut rien dire. Je veux me rassurer, me relier à un autre espace que celui que je partage avec Fourniret. Sortir de ce huis clos, vite. Je regarde le bouton d’alarme de la pièce, évalue la distance qui m’en sépare. Je peux y arriver avant qu’il m’en empêche. Mais l’actionner signifie la fin de notre entretien, et de mon expertise. Le silence nous enveloppe. Depuis combien de temps suis-je mutique ? Le temps se dilate. Je suis incapable de penser. D’un ton que je veux professionnel, je lui propose de me parler de ses parents. Après un instant de réflexion, il acquiesce et débute un nouveau monologue. Ma terreur reflue.

Là est la perversité de Fourniret : dès qu’il perçoit une faiblesse chez l’autre, il l’utilise dans l’instant. Dominer est son unique mode de fonctionnement. Je baisse la tête sur mon cahier. Mes mains achèvent de reprendre une coloration normale et mon cœur arrête de tambouriner comme s’il voulait sortir de ma poitrine. J’ai repris des notes :

« Mon père était un homme simple, droit et imprégné des valeurs idéologiques de l’après-guerre. C’est vrai qu’il roulait par terre sous l’emprise de la boisson mais il s’en est sorti et a surmonté. C’était un père dévoué, c’est certain. À partir du moment où ma mère l’a quitté, il est redevenu un homme très bien. Il rejetait la médiocrité.

Il était fasciné par le monde de la précision. Un jour, il m’a dit : “Mon gamin, tu pourras être contremaître, ce sera le toit du monde.” J’ai toujours refusé la médiocrité et le manque d’exigence. Je suis exigeant dans tout, vous voyez très bien ce que je veux dire.

Ma mère est née le 8 juillet 1906. Elle n’a pas connu son papa, c’était un garde forestier belge qui passait dans le coin. Elle n’a pas connu sa mère non plus, celle-ci est décédée lors de l’accouchement. Elle a été élevée par ma tante Alice. Ma mère, c’était une fille naturelle, elle n’a pas de racines.

Elle a toujours été en recherche de quelque chose, une réponse à une interrogation secrète. »

Sa syntaxe, boursouflée d’érudition, se révèle alambiquée. Ce que nous pouvons dire au quotidien est souvent parasité par nos affects. Avec Fourniret, rien de tel. Il est obsédé par la volonté de dire les choses le plus précisément possible. Il n’hésite pas à ponctuer ses phrases de longs silences. D’une façon totalement imprévisible, il fait soudain une association entre l’image de sa mère et l’un de ses espaces criminels :

« Une fois, j’ai emmené une femme, elle m’a dit qu’elle était enceinte. Je l’ai fait mettre à poil dans la voiture et je l’ai regardée. Je lui ai dit qu’elle était bien faite mais qu’à l’intérieur, c’était une pourriture.

J’ai besoin d’humilier les gens.

 

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